Performer La maternité. De la « maman calme » à la maman queer

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Tu vois la « maman calme » de Florence Foresti ? C’est moi. Mais uniquement quand on me regarde. Chez moi, je suis comme tout le monde, je fais de mon mieux. Je suis une maman bien, mais pas top. Le truc de la mère suffisamment bonne, là. Mais croise-moi chez le primeur avec ma fille, et tu as toutes les chances de me voir sortir le grand jeu. Je me regarde d’en haut et je vois cette femme blanche, hétérosexuelle, urbaine, de classe moyenne dérouler sa partition de mère parfaite, si possible sans fausse note. Et je m’en veux de jouer le jeu de la maternité hégémonique que je dénonce ici, ailleurs, partout. Aussi, comme Julia Roberts dans une pub Lancôme, je me questionne : « Dans ce monde de diktats et de conventions, y aurait-il une autre voie ? »

Performer et contre-performer

Je ne t’apprends rien si je te dis que beaucoup de familles ne ressemblent pas à la famille Ricoré, un papa, une maman, deux enfants, une fille et un garçon, nés à deux ans d’intervalle. Familles homo- ou transparentales, coparentalité, parents solos, familles recomposées, mais aussi couples parentaux non-cohabitants ou couples parentaux polyamoureux sont autant de modèles qui, en s’éloignant de la norme de la famille nucléaire hétérosexuelle et exclusive, « performent » la parentalité différemment. En 1990, la philosophe américaine Judith Butler publie Gender trouble (traduit en 2005 sous le titre Trouble dans le genre, aux éditions La Découverte), dans lequel elle développe le concept de « performativité du genre ». En gros, Butler explique qu’être un homme ou une femme, c’est répéter des attitudes masculines ou féminines dictées par des normes culturelles et sociales, mais qui, en se reproduisant, donnent l’impression d’être naturelles. Cette performance produit le genre en même temps qu’elle est produite par lui, dans un cycle infernal « d’imitation sans modèle ». Pour les personnes identifiées comme femmes, la maternité fait partie de la performance de la féminité. Il faut non seulement devenir mère, mais aussi exercer cette maternité, la « performer », donc, selon des codes très stricts que la « maman calme » a parfaitement intégrés, c’est ce qui la rend si agaçante. Car ces codes rigides, beaucoup de mères, pour ne pas dire la majorité, ne s’y retrouvent pas, en particulier celles qui sortent du cadre de l’hétéronormativité.

Quand elle est devenue mère, Lisa a eu du mal à se sentir légitime : « Je me suis demandé : “Où sont les mères qui me ressemblent ? Les mères gouines, politisées, avec des poils ?” J’avais du mal à me projeter parce qu’il y a très peu de représentations de mères comme moi. » Lorsque sa colocataire, Elsa, journaliste de profession, doit illustrer un article sur la parentalité, elles prennent toutes deux conscience du manque de diversité des banques d’images en matière de parentalité. Elles décident alors d’ouvrir le compte Instagram Matergouinité, pour visibiliser et politiser les maternités lesbiennes. « On voulait casser le côté “famille parfaite sous le sapin” et mettre en lumière d’autres modèles, explique Lisa. L’idée est de contrecarrer l’image de la mère douce, tempérée et un peu docile, omniprésente sur les réseaux sociaux. On veut montrer que les mères peuvent être en colère, le porter sur elles. Et puis, quand je m’affiche sur Instagram avec ce look d’ado qui a volé un bébé, ça m’amuse, il y a un côté “contre-performance” ».

Où sont les mères qui me ressemblent ? Les mères gouines, politisées, avec des poils ? Il y a très peu de représentations de mères comme moi.

 

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Pour Gabrielle Richard, sociologue du genre à l’université de Créteil, qui mène actuellement une étude autour des parentalités queer, à savoir les pratiques parentales de personnes « qui ne sont pas normatives sur le plan du genre et de la sexualité », ces formes de contre-performance permettent de valoriser des modèles de parentalité alternative, quasiment absents des représentations. Certains parents cherchent aussi à revendiquer leur identité queer par-delà l’apparente conformité que confère le fait de devenir parent (conformité en partie exigée par le système qui demande, notamment, aux couples gays et lesbiens d’être mariés pour pouvoir adopter un enfant conçu par PMA ou GPA à l’étranger) : « Parmi les parents que j’ai rencontrés, certains ont du mal à réconcilier leur côté anticonformiste avec un modèle de parentalité très normatif. Ils peuvent alors chercher à se rendre plus visibles comme queer qu’ils ne le feraient habituellement, en particulier quand ils sont avec leurs enfants. Pour certaines mères, cela peut passer par des codes physiques ou vestimentaires comme se raser la tête, porter des tatouages, adopter un look “masculin”, toujours dans l’idée d’aller bousculer les codes. » À l’inverse, certaines tentent de ne pas se faire remarquer. « Pour obtenir des droits, il a fallu donner des gages de respectabilité, adopter les codes de la parentalité hétéro, rappelle Elsa, de Matergouinité. Et puis, quand tu es à la fois lesbienne, féministe, militante, tu passes pour l’éternelle reloue. Vis-à-vis de leurs enfants, certaines se disent : “C’est bon, il ou elle a déjà des mères lesbiennes, pas la peine d’en rajouter.” » Pour certaines femmes, enfin, concilier une identité queer avec les exigences de la maternité peut se révéler ardu, en particulier quand leur expression de genre est particulièrement éloignée des codes de la féminité, comme en témoigne l’activiste Goodyn Green, citée sur le compte Matergouinité : « Après les premiers mois de grossesse, je ne savais pas quoi porter. Les femmes enceintes sont censées porter des robes larges, mais tout ce que j’avais c’était des jeans et des chemises. Et je n’aimais pas mon corps. Les gens me scrutaient dans la rue. Certains avaient l’air vraiment perturbés. Ils ne cernaient pas cette personne masculine et enceinte face à eux. » Lisa confirme que « contrevenir aux normes de genre peut vraiment déranger, qu’on soit lesbienne ou non ». D’où l’idée d’ouvrir le champ des possibles pour tout le monde.
 

Ouvrir le champ des possibles

Inutile d’être un parent queer pour porter un regard queer sur la parentalité, assure Gabrielle Richard : « Le queer, c’est réaliser que la norme existe, mais ne représente personne, car personne ne peut se comporter en totale conformité à la norme. C’est prendre conscience que cette norme est inatteignable et que chaque personne performe son rôle social, son rôle de parent, d’homme, de femme ou de personne non binaire en fonction de qui il ou elle est, de ses privilèges, de son rôle social, des personnes qu’il ou elle connaît, de ses vulnérabilités, etc. » Aussi, « tout le monde est perdant à se faire présenter une seule manière qui serait supérieure d’accéder à la parentalité ou un type de famille auquel tout le monde devrait aspirer ». Par la diversité des modèles qu’ils construisent et exposent, les parents queer peuvent contribuer à faire exploser les normes trop strictes de la parentalité. « En ouvrant le champ des possibles pour les mères lesbiennes, nous l’ouvrons pour tous les parents », espère Lisa. En effet, la figure hégémonique de la bonne mère ne correspond pas aux parents queer, mais ne correspond pas non plus aux mères solos, aux mères en situation de handicap, aux belles-mères, aux mères trop jeunes ou trop vieilles, encore moins aux mères racisées ou des quartiers populaires, perpétuellement stigmatisées. En bref, il n’y a que la « maman calme » qui y arrive.

Et mère alors !

Crédits illustration : photo personnelle de Lisa @matergouinité

POUR ALLER PLUS LOIN…

🖼  Le compte Matergouinité, sur Instagram.
🎧 Le podcast Quouïr , de Nouvelles Écoutes, animé par Rozenn Le Carboulec, en particulier la saison 2 qui traite d’homoparentalité.

Les recommandations de Gabrielle Richard
🖼  Le compte Feministangst, sur Instagram.
📖 Ma maman est bizarre, album jeunesse de Camille Victorine illustré par Anna Wanda Gogusey, aux éditions La Ville Brûle.