Les mères aussi sont du voyage

Corse, 2011
Crédits : Photo personnelle (Corse, 2011)

La chose qui me manque le plus cruellement depuis que je suis mère, c’est la solitude. Solitude : « situation de quelqu’un·e qui se trouve sans compagnie, séparé·e, momentanément ou durablement, de ses semblables. » Je trouve cette définition très négative. Être seule, pour moi, ce n’est pas être « sans » les autres, c’est surtout être « avec » soi. Mais passons. Il y a deux ans, je suis partie seule quatre jours. J’ai enfourché mon vélo, pédalé quatre heures (un exploit pour moi) et pris mes quartiers dans un petit gîte sans prétention sur la commune de Brue-Auriac, au cœur de la Provence verte. Je n’y ai pas fait grand-chose. D’abord, parce que mon vélo a crevé dès ma première tentative de sortie, ce qui m’a un tantinet découragée. Galérer ? C’était pas le projet. Ensuite, il n’a fait que pleuvoir. Mais surtout, ce que je voulais, c’était justement ne rien faire, et le faire seule. Je me suis rendu compte que je n’avais pas osé parler de cette petite escapade à beaucoup de monde. J’avais peur que les gens me jugent : « Elle râle, elle râle, la féministe, mais elle est bien contente de laisser son gosse à son père pour aller se la couler douce à la campagne » ou s’inquiètent : « Elle déprime ? Ça ne va pas avec son mec ? » Je me suis rendu compte que j’étais hyper formatée par l’idée selon laquelle une mère ne quitte pas sa famille, surtout pas pour partir seule, encore moins pour ne rien faire.

Aux hommes la sphère domestique, aux femmes le vaste monde

 Dans son livre Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ, la journaliste et voyageuse Lucie Azéma rappelle que, traditionnellement, les rôles des hommes et des femmes se répartissent comme suit : l’homme part, la femme attend (coucou Ulysse et Pénélope !) Aux femmes, la sphère domestique, aux hommes le vaste monde. D’ailleurs, là où l’aventurier désigne un homme qui part à l’aventure, l’aventurière a longtemps désigné « une femme sulfureuse, une courtisane, une intrigante, une femme qui court les aventures bien qu’elle ne part à l’aventure ». Être femme et voyageuse, c’est déjà louche mais être mère et voyageuse ? Vous n’y pensez pas !

La figure du père qui part pendant des mois […] et revient les bras chargés de souvenirs fabuleux est récurrente dans les récits de voyage, tandis que son double féminin incarne le monstre suprême : l’abandonneuse d’enfants, la mère dénaturée.

 

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soit l’une, soit l’autre

 Traditionnellement, la figure de la mère et celle de la voyageuse s’excluent d’office : on est soit l’une, soit l’autre, pas les deux. Longtemps, l’enjeu pour les femmes qui souhaitaient voyager a donc surtout consisté à éviter les grossesses ou à s’en débarrasser, le cas échéant. Lucie Azéma cite ainsi la féministe et voyageuse Gloria Steinem qui, en 1957, put partir en Inde grâce à la complaisance d’un médecin anglais qui lui rendit possible l’accès à l’IVG (interruption volontaire de grossesse). En 2015, Gloria Steinem, qui n’a finalement jamais eu d’enfant, dédiait son autobiographie à ce médecin, sans qui elle n’aurait pas mené la vie de journaliste, voyageuse et militante qu’on lui connaît.

bonus malus

De tout temps, les hommes ont pu parcourir le monde sans se soucier des enfants qu’ils laissaient au port ou de ceux qu’ils semaient sur les routes. L’écrivain voyageur Pierre Loti, raconte Lucie Azéma, eût plusieurs enfants avec différentes femmes mais n’en éleva aucun. Le navigateur James Cook ne se préoccupa pas davantage de ses six enfants et refusa catégoriquement que son épouse, Elizabeth Batts, l’accompagnât en voyage. Au final, les époux ne se virent que cinq mois sur la totalité de leurs dix-sept années de mariage (six enfants en cinq mois de cohabitation, on salue la performance). « La figure du père qui part pendant des mois […] et revient les bras chargés de souvenirs fabuleux est récurrente dans les récits de voyage, tandis que son double féminin incarne le monstre suprême : l’abandonneuse d’enfants, la mère dénaturée », précise Lucie Azéma. Elle prend l’exemple de Lucie Ceccaldi, mère de l’écrivain Michel Houellebecq, militante communiste et grande voyageuse qui, dans les années 1950, laissa son fils âgé de seulement quelques mois aux bons soins de sa grand-mère pour reprendre sa vie sur les routes. Une décision perçue comme un abandon par son fils comme par l’opinion publique, et dont elle aura, toute sa vie, à se justifier. Il ne s’agit pas, ici, de dédouaner Lucie Ceccaldi, qui s’est probablement rendue coupable d’un certain nombre de manquements éducatifs, mais de signaler la différence de traitement faite aux pères et mères dans des situations comparables. Ainsi, « si elle devient mère, la voyageuse n’en est que plus suspecte, tandis que le voyageur peut utiliser la paternité comme un levier pour rehausser son aura virile et héroïque », note la journaliste. Comme dans les autres sphères de la vie publique, la maternité est un handicap, la paternité est un bonus.

« Être mère ne vous a pas calmée ? »

 Aujourd’hui encore, quand elles ont la possibilité de partir, les mères voyageuses sont systématiquement renvoyées à leur maternité. À la veille de son départ sur le Vendée Globe, en 2012, la navigatrice Samantha Davies, mère d’un enfant de 14 mois, devait souffrir les questions lourdingues d’un Paris Match au mieux de sa forme : « Vous reprenez part à la course la plus dangereuse du monde. Être mère ne vous a pas calmée ? », « Votre fils n’a pas trop pleuré en vous voyant quitter le quai ? », « Votre compagnon ne grimace pas de vous voir quitter le foyer ? » En 2020, Samantha Davies et son mari, Romain Attanasio, s’engageaient de nouveau sur la course, à deux cette fois, laissant leur fils Ruben chez ses grands-parents. Et le magazine Parents de nous rassurer : « Samantha, en maman organisée, a prévu tout le planning de son fils. Et pour que les grands-parents s’y retrouvent, il y a aussi la liste des copains associés à chaque activité ». Les mères ont beau être libres de voyager, la charge mentale ne part jamais bien loin.

Aujourd’hui comme hier, une mère qui voyage sans ses enfants reste suspecte. Par contre, il est de plus en plus courant de voyager avec ses enfants. Plus encore, la maternité fournit une caution aux femmes qui voyagent : faire découvrir le monde à ses enfants, passer tout son temps avec eux, voilà un projet tout à fait honnête, n’est-ce pas ? Et sous la protection d’un bon père de famille, c’est encore mieux. Grandes voyageuses ou globe-trotteuses débutantes, les femmes n’ont plus besoin de renoncer à leurs rêves d’ailleurs au nom de la maternité, tant qu’elles gardent leurs enfants près d’elles. Quant à leurs rêves de solitude… pourquoi pas un petit weekend à Brue-Auriac ?

Et mère alors !


 

Elles en parlent

Monica, trois mois seule au Cambodge
En 2018, alors que je vivais à La Réunion, j’ai repris mes études en FLE (français langue étrangère). Dans le cadre de mon master, je devais faire un stage de trois mois à l’étranger. J’ai décroché un stage à Siem Reap, au Cambodge, où je suis donc partie, seule, de décembre 2019 à mars 2020. Mon fils avait alors 8 ans. Mon conjoint m’a toujours soutenue. Par contre, j’ai senti beaucoup d’incompréhension de la part de mon entourage. Certaines personnes pensaient que je cherchais à fuir ma vie de famille. Après, l’expérience en elle-même a été géniale. Quand on devient maman, on a tendance à s’oublier, on est prise dans la spirale du quotidien. Là, j’ai retrouvé le plaisir d’une vie sans contraintes. Je me levais tôt pour visiter des temples ou faire des balades, je travaillais dans des cafés, je sortais avec des collègues…, j’ai réappris à profiter du temps présent. Le plus difficile à gérer, c’était le manque de communication avec mon fils qui n’était pas à l’aise avec la visio et le téléphone. Quand je suis rentrée, j’ai retrouvé le petit garçon que j’avais laissé, et j’ai été heureuse de voir que rien n’avait changé. En tant que mère, je culpabilise beaucoup moins qu’avant, je sais que je n’ai pas besoin d’être tout le temps avec mon fils pour que nous ayons une belle relation. Avec certain·e·s de mes ami·e·s, une distance s’est installée, comme s’il y avait un peu de rancœur ou de jalousie. Mais si c’était à refaire, je le referais sans hésiter. C’était une expérience très riche professionnellement et personnellement.

Marine, autour du monde en vélo et en famille
Je n’ai jamais envisagé de voyager seule, ce sont vraiment mes enfants qui m’ont donné l’envie et le courage d’entreprendre ce projet de voyage à vélo. Quand nous sommes parti·e·s, nos enfants avaient 5 ans, 3 ans et 7 mois. Nous sommes partis d’Italie et avons rejoint l’Iran en traversant l’Europe puis la Turquie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Ensuite, nous avons poursuivi notre voyage en Asie, jusqu’au Japon. Étonnamment, j’ai trouvé le quotidien plus simple à gérer en voyage qu’à la maison. Le fait d’être deux adultes en permanence, c’était un confort auquel je n’étais pas habituée. Assez spontanément, je me suis tournée vers le soin des enfants, mon conjoint gérant l’itinéraire et tous les aspects pratiques. Une répartition assez traditionnelle, finalement. En voyage, il m’a semblé que le fait d’être parents nous ouvrait des portes et facilitait les échanges. Par contre, à plusieurs reprises, j’ai été contente que mon conjoint soit là car les hommes ne m’adressaient pas la parole ! Après ce premier voyage, nous avons entrepris un autre périple en Amérique du Sud, interrompu par le Covid. Auparavant je ne me sentais pas hyper concernée par les questions de féminisme, mais ce second voyage m’a permis de rencontrer des personnes très engagées qui m’ont un peu ouvert les yeux. Je me suis rendu compte que des femmes devaient lutter au quotidien pour leurs droits. J’ai aussi réalisé que je m’étais beaucoup focalisée sur ma famille, et qu’il était peut-être temps de développer des projets plus personnels. Depuis, je me suis engagée dans une réorientation professionnelle, nous avons mis en place une organisation différente avec les enfants et, maintenant que les trois sont scolarisés, je profite aussi de ma liberté !

 

POUR ALLER PLUS LOIN…

📖 Lucie Azéma, Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ (Éd. Flammarion, 2021)