Les femmes ou les enfants d’abord

Newsletter à propos de #metooinceste
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Je revois les visages de mes camarades du primaire, le regard triste de C., V., qui s’endormait sur son bureau, et ce garçon, dont j’ai oublié le prénom, qui passait sa récré à sucer des cailloux. Étaient-ils victimes ? Et, aujourd’hui, dans la classe de ma fille, combien subissent déjà les assauts répétés d’un père, d’un oncle, d’un frère ? Et parmi mes amis, ma famille ? Combien ont été incesté·e·s ? Je vois déferler, en ligne, ces milliers de témoignages. C’est vertigineux. Partout, on s’indigne, on explique, on commente. « Tout le monde croit savoir de quoi il est question », dit Christine Angot. Moi, je m’interroge : comment avons-nous à ce point échoué à protéger les enfants ? Quelle place pour les enfants, leurs droits, leur protection, dans les mouvements féministes ?
 
Historiquement, il existe une proximité entre les droits des femmes et ceux des enfants. Dans la famille, institution patriarcale par excellence, le pouvoir des pères s’exerce aussi bien sur les femmes que sur les enfants, qui ont d’ailleurs longtemps eu des statuts comparables. Dans le droit romain, le droit de vie et de mort du pater familias s’abat sur tout·e « incapable » passant à portée de toge : femmes, enfants, animaux, esclaves. En 1804, le Code dit Napoléon, affirme que « les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux ». Les femmes se sont peu à peu extraites de leur statut d’éternelles mineures, mais restent fortement associées aux enfants. Ainsi, les violences sur les femmes et sur les enfants sont souvent pensées ensemble. Par exemple, depuis le début de la crise du Covid, on parle beaucoup de « violences intrafamiliales », terme valise qui regroupe les violences au sein du couple et celles exercées à l’encontre des mineur·e·s et des ascendant·e·s au sein de la cellule familiale. Et puis, bon gré mal gré, ce sont les femmes qui s’occupent principalement des enfants, rien d’étonnant donc à ce que leurs sorts soient liés. Ainsi, les enfants sont aujourd’hui reconnus – par la société, mais pas encore par la loi pénale – comme co-victimes des violences conjugales et, le 21 septembre dernier, la cour d’appel de Versailles a déchu de tous ses droits parentaux un père qui avait tenté de tuer sa compagne.
 
En matière de viols sur mineur·e·s, néanmoins, c’est presque fortuitement, dans les années 1980, que le problème pète à la figure des féministes. Le 8 mars 1986, après une série de viols de rue très médiatisés, et sous l’impulsion de plusieurs associations féministes, le numéro national d’écoute « Viols Femmes Informations » est créé. Dès la première année, 45 % des appels reçus concernent des victimes qui étaient mineures au moment des faits. « Oh stupeur, témoigne Marie-France Casalis, ancienne responsable nationale du MFPF (Mouvement français pour le planning familial), dans un entretien avec Laurie Boussaguet, il [le téléphone] ne sonnait pas pour des viols commis dans la rue par un adulte à l’encontre d’une femme adulte, il sonnait avec au bout du téléphone une dame qui disait, ben voilà, j’ai 52 ans, mais quand j’avais huit ans, mon père me violait. Et petit à petit, nous voilà confrontées à la parole de femmes adultes qui dénoncent des viols qu’elles ont subis, généralement entre 10 et 12 ans ». Suite à ces révélations, le Collectif féministe contre le viol s’organise pour faire de ce problème une question politique. Ce sont donc les féministes qui, les premières, ont dénoncé l’ampleur des agressions sexuelles sur les enfants. Aujourd’hui encore, et bien qu’accusée de récupération, c’est à l’association NousToutes, collectif féministe de lutte contre les violences faites aux femmes, que l’on doit le lancement du hashtag #metooinceste.

La famille occidentale traditionnelle avec sa loi autoritaire masculine et adulte […] nous conditionne dès le départ à concevoir les oppressions sociales comme relevant de l’ordre naturel des choses.

 

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Cependant, si les féministes ont largement contribué à faire reconnaître le caractère systémique de ces violences (56 % des femmes et 60 % des hommes victimes de viol l’ont été avant leurs 18 ans, d’après l’enquête Virage de 2015), elles ne prennent pas toujours en compte le caractère spécifique des violences qui s’exercent sur les mineur·e·s en tant que classe dominée par une autre classe, celle des adultes. Pourtant, l’inceste est rendu possible à la fois par la domination masculine et par la domination adulte. Dans Le berceau des dominations, ouvrage de référence sur le sujet, l’anthropologue Dorothée Dussy montre bien que « l’inceste, en tant qu’exercice érotisé de la domination, est un élément clé de la reconduction des rapports de domination et d’exploitation », mais aussi que « les gifles, les fessées qu’on reçoit de ses parents pour nous apprendre à écouter les adultes […] nous font intérioriser dès l’enfance la justification de la violence ». Ainsi, « la famille occidentale traditionnelle avec sa loi autoritaire masculine et adulte […] nous conditionne dès le départ à concevoir les oppressions sociales comme relevant de l’ordre naturel des choses », comme le dit le philosophe John Hodge, cité par bell hooks, intellectuelle et militante afroféministe, dans son livre De la marge au centre.
 
Aujourd’hui, le féminisme intersectionnel (notion fondée par la juriste américaine Kinberlé Crenshaw et qui permet de décrire des formes combinées de domination) est devenu incontournable, mais on y parle rarement de domination adulte ou adultisme« un comportement partant du principe que les adultes sont meilleurs que les jeunes, et autorisés, de fait, à agir sans leur consentement » (Barry Checkoway, professeur en travail social à la University of Michigan School of Social Work). Pourquoi peine-t-on à considérer les enfants comme une catégorie sociale particulièrement discriminée ? D’abord, d’après la sociologue féministe Christine Delphy dans L’ennemi principal, parce que leur faiblesse jugée naturelle justifie  « l’absence de droits des enfants, et les droits que d’autres ont, en contrepartie, sur eux ». Ensuite, parce qu’à l’exception des agressions sexuelles, toutes les violences exercées sur les enfants sont justifiées par l’éducation, le fameux « C’est pour ton bien ». Ce n’est que très récemment, en 2018, que les violences éducatives ordinaires ont été interdites en France. Cette loi a fait (et faire encore) l’objet de fortes résistances chez de nombreux parents, mères et pères, inquiet·ète·s de ne plus pouvoir exercer leur droit de correction et d’être dépossédé·e·s de leur autorité. Le principe de la domination adulte, que d’aucuns déguisent sous le terme « autorité », n’étant pas remis en question, les mécanismes de la domination masculine, bien connus des féministes, ne sont pas transposés aux rapports adultes-enfants. Ainsi, comme le souligne Yves Bonnardel dans son livre La domination adulte, « la majorité des enfants évolue dans […] un climat de violence, de suspicion, de menaces. […] Ce climat de violence, lorsqu’il est le fait d’un mari sur “sa” femme, est analysé par les féministes comme la mise en œuvre d’une répression visant à l’anéantir pour la soumettre et la contrôler. Il est alors perçu comme une pièce centrale des dispositifs de domination. Il n’y a pas de raison de ne pas user du même type d’analyse en ce qui concerne les rapports adultes-enfants ».
 
Et d’ajouter : « Tant que perdurera l’asservissement de l’enfance sous le joug adulte, les mineurs seront condamnés massivement, et à faire taire leur propre sexualité, et à être exploités sexuellement par ceux qui détiennent le pouvoir sur eux. »
 
Et mère alors !

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